Les cours particuliers, une plaie égyptienne

Il est 14 heures. Sama, 12 ans, vient de finir sa journée d’école et pourtant elle doit encore étudier. Inscrite en deuxième année dans un collège public dans le quartier de Giza, au Caire, elle embraye sur du soutien scolaire et des cours particuliers, pour être sûre de réussir son année.

L'emploi du temps de Sama, plutôt chargé !

Sur son emploi du temps figurent en bleu les cours en classe, environ six heures par jour, et en vert les cours en dehors de l’école. Même le week-end, il n’est pas question de chômer. Alors que l’année scolaire vient de commencer, Sama est déjà découragée : « Je comprends pourquoi certains abandonnent l’école. Ils n’ont plus le temps de s’amuser. Après les cours, on est fatigués et on a tout juste la force de faire nos devoirs », raconte-t-elle.

En Egypte, tous les élèves scolarisés dans le public sont contraints de prendre des cours particuliers. Leurs enseignants touchent un salaire de misère : entre 600 LE et 1000 LE (75 à 125 euros) par mois. Alors, au fil des années, les professeurs ont mis en place un système de cours dits particuliers (quatre à cinq enfants y assistent), délivrés chez les enseignants, payants – environ 30 LE (4,7 euros) par leçon et par enfant –  et quasi-obligatoires. Les élèves, qui ne se plient pas à cette règle, sont souvent moins bien traités que les autres et ont de très fortes chances de ne pas passer dans la classe supérieure à la fin de l’année.

Après plusieurs plaintes de parents adressées au ministère de l’Education, de nouvelles consignes ont été données pour la nouvelle année : fini les cours privés, les professeurs sont désormais obligés de faire du soutien scolaire, en dehors des heures de cours, mais au sein de l’établissement.

Cette mesure ne fait pas l’unanimité. « L’Etat dit que c’est plus économique que les cours particuliers, mais comment ? L’aide scolaire s’élève à 16 LE par mois pour chaque matière, donc au total 96 LE (environ 15 euros) pour Sama. Quant à sa petite sœur, les tarifs sont plus élevés car elle est en primaire. Les dépenses peuvent alors atteindre jusqu’à 250 LE (31 euros) par mois », déplore Boussayna, la mère de Sama.

Autre bémol : la qualité des cours de soutien. Le professeur est seul face à une quarantaine d’élèves. Pas facile dans ce cas de faire du cas par cas. Les enseignants continuent donc à proposer des cours particuliers. Les enfants sont moins nombreux. Le hic, c’est que le tarif de la séance est multiplié par trois. Mais pour Boussayna, les parents n’ont pas le choix : « L’année dernière, les enseignants harcelaient ma fille pour qu’elle prenne des cours chez eux. On la menaçait même de lui mettre des mauvaises notes si elle n’y participait pas ! »

« C’est comme une malédiction ! »

Lors de la rentrée, début octobre, le journal El Ahram avait publié une enquête sur le sujet. Conclusion : 66% des enfants égyptiens prennent des cours particuliers. Pour Om Saïd, ce chiffre est loin de la réalité : « Vous voulez dire 100% ! Dans toutes les familles que je connais, les enfants doivent prendre des cours particuliers. Mes neveux, mes voisins, mes collègues, tous sont obligés de payer pour aider leurs enfants. C’est comme une malédiction ! »

Mona, enseignante dans une école publique de Giza, est obligée de faire comme ses collègues, c’est à dire de se partager entre la classe et les cours particuliers pour grossir son maigre salaire. « Moi aussi j’ai des enfants qui prennent des cours, j’ai mes propres dépenses, donc si j’arrêtais de donner des cours particuliers, c’est comme si j’arrêtais de travailler ». Elle a trois enfants scolarisés, tous prennent des cours chez d’autres enseignants. La règle veut que chaque enfant s’adresse uniquement à son professeur pour les leçons particulières, afin de ne pas voler le « rizq » (gagne-pain) de chacun.

Les enfants des écoles privées ne sont pas épargnés. Pourtant les frais de scolarité atteignent déjà des sommes colossales dans ces « language schools », où l’enseignement se fait souvent en anglais. Dans l’école égyptienne privée Misr au Caire, les parents paient ainsi plus de 30 000 LE (3770 euros) par an, dès la maternelle. Les salaires des professeurs y sont aussi beaucoup plus corrects : environ 2000 LE (250 euros) par mois pour les enseignants égyptiens. La pratique des cours particuliers est cependant générale, là aussi. Il s’agit cette fois d’un tête-à-tête, et l’élève peut choisir un prof d’une autre classe ou même de l’extérieur. Mais les tarifs ne sont pas du tout les mêmes : dans la section française, au collège et au lycée, comptez de 100 à 400 LE l’heure (12 à 50 euros), les cours pour préparer le bac étant les plus chers. A ce prix-là, la pression sur les enfants pour qu’ils réussissent est souvent à la hauteur de l’investissement.

Nouha Abdelbaset

(photos Nouha Abdelbaset)

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Une réponse à “Les cours particuliers, une plaie égyptienne

  1. Good Job !!!!

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