Aller voter? Les jeunes ont d’autres chats à fouetter

Un couple d'amoureux au Parc Al Azhar, au Caire. (Photo Rachida El Azzouzi)

« Dégoûtée », « déprimée » par la politique, la jeunesse égyptienne, qui représente un quart de la population, ne s’est pas bousculée dans les bureaux de vote. Micro-trottoir.


« Je suis née avec Hosni Moubarak. Je suis allée à l’école, au collège, à l’université avec lui et je vais sans doute me marier sous son règne ! ». May désespère sous son voile, rêve de changement, de démocratie, dans un français impeccable. A 23 ans, cette Alexandrine, diplômée en sciences politiques, s’avoue « déprimée » par le système qui régit son pays, l’Égypte. « La politique marche à l’envers ici. En apparence, nous sommes une démocratie mais en fait, le régime est autoritaire, basé autour d’une seule et même personne. Trente ans, c’est trop ! »

Comme des millions de jeunes de sa génération, elle a boudé, dimanche, le premier tour des élections législatives. Découragée par un scrutin aux résultats connus d’avance, par la campagne électorale entachée de violences, par la série d’arrestations de Frères Musulmans, qu’elle ne soutient pas mais dont elle comprend le succès : « Ils sont très actifs dans les quartiers pauvres, là où le gouvernement ne met pas les pieds ».

Dans un an, elle boudera, « c’est presque sûr », la présidentielle, à moins qu’un homme fort, charismatique, incarne un nouveau printemps. « Ce qui relèverait du miracle », remarque cette jeune femme, qui doit se contenter d’un emploi sous-payé dans l’enseignement à l’université du Caire, loin de sa ville natale. « Je n’ai pas le choix. Tout est centralisé dans la capitale ». Autour d’elle, « c’est la dépression générale » : « Aucun de mes amis ne vote. Pourquoi voter ? Le gouvernement vote pour nous. Tout est truqué, corrompu ».

Partout, cette même ritournelle désabusée dans les rangs de la jeunesse, des classes aisées aux plus démunies. Partout, des parents qui déconseillent vivement à leur progéniture de se mêler de politique : « Mon père me dit que c’est trop dangereux », confie Dina, une étudiante en médecine qui suit « tout ça » de très loin. A chaque coin de rue, des anecdotes invraisemblables à même de briser tous les élans citoyens : « J’ai fait les démarches pour obtenir une carte électorale. Lorsque je suis venue la récupérer, on m’a expliqué qu’elle était prête mais perdue. Je suis sûr qu’on s’en est servi pour voter à ma place ».

Amin, 25 ans, manque tomber de sa bicyclette déglinguée quand on l’interroge sur ses convictions politiques : « L’Égypte n’est pas une démocratie ! Ma voix ne compte pas. Ma famille restera pauvre tandis que les députés s’enrichiront ». Ce Cairote d’Imbaba, qui passe ses journées à se faufiler dangereusement dans la folle circulation pour vendre à la criée des pains « baladi », a d’autres chats à fouetter que de courir les bureaux de vote. « De toute façon, si jamais je votais, on me montrerait du doigt en disant qu’un candidat m’a acheté ». Sa priorité ? Réunir suffisamment d’argent pour épouser sa bien-aimée et faire un beau mariage, « inch’Allah ». Une gageure. Dans sa famille, on vit avec moins de 20 LE (moins de 3 euros) par jour, on partage un minuscule trois pièces à sept, et on s’en remet à Dieu plutôt qu’au raïs.

« Ce n’est pas Moubarak mais ceux qui l’entourent qui sont corrompus ». Alaa, 20 ans, nuance le sombre tableau. Ce natif de Mansoura, diplômé de l’université américaine du Caire, comprend l’abattement de ses pairs mais refuse de baisser les bras, ni même d’envisager de migrer vers Europe, aux États-Unis ou le Golfe, le rêve de tant d’Égyptiens de sa génération. Cet écrivain en herbe, qui a signé en 2008, This is America, le récit de ses tribulations d’étudiant égyptien musulman dans une Amérique traumatisée par le 11 septembre, croit en l’avenir même s’il n’a pas voté pour les législatives : « Je n’avais pas de carte et de toute façon, ma voix n’aurait pas changé grand-chose !»

Malgré tous les maux qui accablent son pays, la corruption, le chômage, le système éducatif déplorable, la pauvreté grandissante, le manque de libertés…, et dont la jeunesse est l’une des principales victimes, il a l’espoir de se marier sous le règne d’un autre président qu’Hosni Moubarak. Qui ? « Pour l’instant, je ne vois personne », reconnaît-il, la mine dépitée.

Rachida El Azzouzi

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Une réponse à “Aller voter? Les jeunes ont d’autres chats à fouetter

  1. Excellent!!! encore une fois je ne suis pas déçue par ce témoignage recueilli par notre jeune amie, d’une jeunesse quelque peu désabusée . A faire lire absolument aux jeunes français!!!

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