Un jour d’élection ordinaire à Hedayeq El Qobba

Le deuxième tour des législatives s’est déroulé ce dimanche. Sans grand suspense : le PND, le parti du président Hosni Moubarak, est assuré de remporter une écrasante majorité. Face à l’ampleur des fraudes lors du premier tour, les deux principaux mouvements d’opposition se sont retirés de la course.


209 sièges sur les 221 remportés lors du premier tour… C’est le score réalisé par le PND dimanche dernier. Le parti hégémonique d’Hosni Moubarak n’a donc laissé que des miettes à ses adversaires, et encore. Le Wafd, formation de tendance libérale, n’a obtenu que deux sièges. Même s’il est abonné aux résultats modestes, c’est une déconfiture pour ce parti d’opposition, connu pour ces accointances avec le pouvoir, et qui pensait profiter du recul annoncé des Frères musulmans. Du côté de la confrérie islamiste, justement, le résultat a été plus cinglant encore : aucun candidat n’a été élu au premier tour. Pourtant en 2005, les Frères avaient remporté un cinquième du parlement et s’étaient ainsi imposés comme la première force d’opposition du pays.

Face à ce raz de marée PND, Wafd et Frères musulmans ont décidé de boycotter le deuxième tour. La confrérie, surtout, a dénoncé des fraudes massives, avant et pendant le scrutin. Du coup, le régime est embarrassé par ce qui risque d’être un Parlement sans opposition ou presque, et tente de conclure des accords de dernière minute avec des candidats indépendants pour préserver l’image pluraliste qu’il pense encore avoir. 

Dimanche dernier, nous avons suivi un candidat Frère, Amr Zaki, dans sa circonscription, à Hedayeq el Qobba, un quartier populaire du nord-est du Caire. Nous avions déjà rencontré le candidat. Il nous attendait. Un des membres de son équipe nous a promenées dans la circonscription. Témoignages.

Premier bureau, école Mouassassa

Ambiance électrique. Des affiches partout, les visages des candidats en gros plan, surtout ceux du PND, des hommes agglutinés devant la porte de l’école… qui est fermée. Les policiers entrouvrent le portail de temps à autre pour laisser passer un électeur. Amr Zaki est là. On le voit s’agiter, faire des allers-retours entre sa voiture et le bureau. Il est visiblement contrarié. La loi égyptienne exige que chaque candidat ait un représentant, un mandoub, dans chaque bureau de vote, pour surveiller le bon déroulement  du scrutin. Les représentants d’Amr Zaki attendent toujours derrière la porte. Ils n’ont pas été les seuls à avoir été congédiés de force ce jour-là. Un juge, chargé de la supervision des élections, a présenté sa démission pour dénoncer ce type de violations.

Deuxième bureau, école Abdel Aziz Hashmawi

Ambiance de fête. Les femmes sont postées devant le bureau de vote, elles discutent debout ou assises. Les gamins jouent au foot. Normal : ils n’ont pas école, leurs salles de classe ont été réquisitionnées pour le rituel électoral. Des hauts parleurs accrochés à l’arrière de camionnettes crachent de la musique et les slogans de candidats. Dans la cohue, une femme nous raconte avec enthousiasme qu’elle est allée voter pour le candidat du parti socialiste, le Tagammu. Elle n’a pas constaté d’irrégularités lors de son vote, « tout s’est bien passé, sans problème », assure-t-elle, en précisant que le candidat en question est son cousin. Aussitôt, une autre électrice se mêle à la conversation. « Mais bien sûr qu’il y a des fraudes ! Regardez mon doigt ! Il est recouvert d’encre rose. Cela prouve que j’ai voté. Mais j’en ai vu une qui est ressortie sans le doigt marqué ! Du coup elle peut retourner voter deux fois, trois fois…» s’insurge-t-elle. « Et il n’y avait pas tous les bulletins de vote. Quand j’ai demandé celui d’Amr Zaki (le candidat Frère musulman), on m’a dit : « ah non, il n’y en a pas, mahalich, désolé ! »

Troisième bureau, école Abidia

Ambiance de crise. A dire vrai, nous ne nous y sommes pas attardées. Notre guide Frère nous a déconseillé de trop nous approcher. Le bureau avait été visité quelques temps auparavant par les baltagi, des mercenaires payés par le Parti national démocrate (au pouvoir) pour semer la pagaille dans les bureaux de vote. Leur nom vient du mot balta, qui signifie machette, grand couteau… Pendant les scrutins, ils prennent régulièrement d’assaut des bureaux de vote. Pour bourrer les urnes, intimider les électeurs et les candidats d’opposition. Cela peut parfois tourner au lynchage. Et il existe aussi des baltaguiat, des femmes qui jouent le même rôle. « Une supportrice du candidat Frère musulman a été attaquée par une baltaguia ce matin près d’un bureau de vote. Elle est toujours à l’hôpital », raconte une jeune femme qui dit avoir elle-même voté pour les Frères musulmans.

Les Egyptiens ont également diffusé de nombreuses vidéos des fraudes sur internet (impossible pour nous de vérifier  la véracité des faits, à vous de vous faire une idée). Au choix : achats de voix, bourrages d’urnes, ou, beaucoup plus rare, des électeurs qui brûlent le contenu des urnes plutôt que de les laisser partir pleines de bulletins qu’ils n’ont pas choisis.

Pour en savoir plus :

http://www.hrw.org/en/news/2010/11/29/egypt-elections-marred-opposition-barred-polls

Marion Guénard

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