Que comprendre des législatives ?

Dans la presse internationale, les requins mangeurs de touristes de Sharm El Sheikh ont remplacé les histoires de fraudes électorales et d’affrontements devant les bureaux de vote égyptiens. Et pour cause : il se pourrait que les terrifiants animaux soient des agents du Mossad, selon le gouverneur du Sud-Sinaï…

Malgré les molles critiques de l’Union européenne ou de l’administration américaine sur le caractère peu démocratique du scrutin, les législatives égyptiennes risquent d’être bientôt un vague souvenir de l’actualité de cette fin d’année, noyée en France entre les reportages sur les chutes de neige et les révélations de Wikileaks. Essayons cependant, avant de clore le dossier, de comprendre ce que veulent dire ces législatives, qui ont abouti à une Assemblée du Peuple quasiment monopolisée par le parti au pouvoir : 420 des 508 sièges en jeu sont revenus au Parti national démocrate.

Depuis septembre, les milieux journalistico-politico-diplomatiques cairotes s’accordaient sur le scénario suivant : le régime va réduire la place des Frères musulmans à l’Assemblée du Peuple (qui occupaient 20% des sièges depuis les législatives de 2005), assurer une confortable majorité au PND, et distribuer les sièges restants aux partis de l’opposition laïque – principalement le Wafd, parti libéral, et le Tagammu, parti socialiste – afin de préserver une image de « pays en marche vers la démocratie ». On pensait donc que les islamistes s’en sortiraient avec 20 à 40 députés, contre les 88 sièges occupés par les Frères dans la précédente Assemblée.

Mais – ça ne vous aura pas échappé – les choses ne se sont pas vraiment passées comme prévu. Le premier tour a été marqué par des fraudes sans précédent, « qui ramènent l’Egypte au moins 15 ans en arrière », d’après la Coalition indépendante pour l’observation des élections, un rassemblement d’organisations de défense des droits de l’homme égyptiennes. Seuls deux candidats du Wafd avaient réussi à se faire élire dès le premier tour, aucun des Frères musulmans. Pour éviter un fiasco annoncé, les deux formations ont décidé de boycotter le second tour. D’où un parlement qui rappelle l’époque du parti unique.

Il semble assez clair que l’un des objectifs de ce tour vis – qui touche aussi les médias et les ONG depuis septembre – est de poser le décor de la présidentielle qui doit avoir lieu dans un an : le choix du prochain président égyptien se fera au sein du régime, nulle part ailleurs. D’autant plus si le raïs, 82 ans et probablement malade, disparaissait avant l’échéance.

Mais une question se pose : le résultat des législatives est-il la conséquence de « dérapages » des instruments de contrôle du régime, qui, tout en voulant limiter le nombre de Frères musulmans à l’Assemblée, ne souhaitait pas voir l’opposition disparaître presque totalement de la scène ; ou bien s’agit-il du résultat d’un plan précis du pouvoir, qui entend s’assurer une maîtrise totale de l’appareil d’Etat dans cette délicate période de transition ?

Plusieurs observateurs de l’Egypte penchent pour la deuxième interprétation. Même si les 88 députés Frères musulmans élus en 2005 ne représentaient pas vraiment une menace pour le PND, qui dominait de toute façon largement l’hémicycle, il est possible qu’un courant « dur » au sein du parti au pouvoir ait imposé cette radicalisation. Un des objectifs est d’empêcher à  tout candidat indépendant – qui doit recueillir un certain nombre de signatures d’élus pour se présenter – d’émerger de la nouvelle Assemblée.

D’après les réactions très positives des alliés de Gamal Moubarak au résultat du scrutin, il est aussi probable que les supporters du fils du président égyptien, que l’on présente depuis longtemps comme l’un des successeurs potentiels du raïs, constituent ou du moins participent à ce courant « dur ». Ce qui est étonnant dans ce cas, c’est que la stratégie choisie n’est pas vraiment favorable à Gamal Moubarak : alors qu’il tente d’apparaître comme un réformateur, en matière d’économie comme de politique, le spectacle de ces législatives qui n’avaient d’élections que le nom n’est pas vraiment fait pour rassurer ses alliés américains … Une autre hypothèse : ce tour de vis s’adresserait plutôt à l’armée. Les militaires ne voient en effet pas d’un très bon œil le candidat Gamal, qui serait le premier président égyptien non issu de leurs rangs s’il parvenait au pouvoir. Le clan de Gamal Moubarak aurait donc peut-être cherché, au travers de cette reprise en main électorale, à montrer à l’armée qu’il sait « tenir le pays », et que l’accession au pouvoir de Gamal ne serait pas synonyme de fragilité pour le régime.

Les conséquences de ce scrutin ne seront dans tous les cas pas faciles à gérer pour le PND : la bataille pour la succession, qui va se jouer entre les différents clans au pouvoir, a déjà commencé lors des législatives. Même si les dernières révélations de Wikileaks vont dans le sens d’une réélection inévitable de Moubarak père, hypothèse qui circule de plus en plus dans les médias et parmi les chercheurs.

Quoi qu’il en soit, le régime a malgré tout intérêt à laisser un peu plus de place à ses opposants lors de la présidentielle. Les alliés occidentaux adouberont sans doute le nouveau raïs issu des cercles du pouvoir, mais ils le feront beaucoup plus volontiers si un ou deux candidats d’opposition sérieux ont été autorisés à concourir. Ne serait-ce que pour la forme.

Nina Hubinet

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s