De la difficulté de traiter la question copte

Presque trois semaines après l’attentat à Alexandrie, l’heure est au questionnement. Une fois l’émotion et la tempête médiatique passées, beaucoup pensent à l’après et ce à quoi il peut bien ressembler. Le gouvernement égyptien réfléchit (peut-être) aux réformes à mettre en œuvre pour éviter une nouvelle escalade des tensions confessionnelles. Certains Egyptiens se demandent certainement si l’attentat marque le retour d’une sombre période de terrorisme, comme ce fut le cas dans les années 90. Je me demande pour ma part si, après une semaine passée à recueillir des témoignages de coptes et de musulmans, j’y vois vraiment plus clair.

Il y a des faits qui sont indiscutables : la discrimination dite légale, en premier lieu, qui s’illustre par les difficultés que rencontrent les coptes pour construire des églises. La discrimination sociale, ensuite, qu’elle soit pratiquée par les institutions gouvernementales ou les entreprises privées : les coptes ont rarement accès à des postes de haut niveau, ou même à des emplois dans la fonction publique. Cette tendance se retrouve également dans le champ politique. Il suffit de regarder, à cet égard, la composition du nouveau parlement (trois députés chrétiens élus, et sept nommés par le président Moubarak, sur les 608 présents dans l’hémicycle). Puis, au-delà de ces discriminations, il y a les tensions et les actes de violence, qui se sont multipliés ces dernières années, en particulier en 2010. Jusqu’à l’attentat d’Alexandrie, de mauvais augure pour l’année 2011 en Egypte.

Ce qui est difficile à saisir, en revanche, c’est la perception que les Egyptiens ont de la situation. C’est d’autant plus compliqué que ce sont le ressenti et l’affect, plus que les faits eux-mêmes, qui jouent et joueront un rôle clé dans l’évolution des relations entre coptes et musulmans. Après l’attentat d’Alexandrie, je me suis heurtée à plusieurs reprises à un double discours. Un copte qui commence par me dire qu’il n’y a absolument pas de problèmes confessionnels en Egypte et qui, quelques minutes plus tard, agite la menace d’une réaction chrétienne violente, si jamais une autre bombe explose et tue d’autres membres de sa communauté. Puis un musulman, qui plaint ses compatriotes chrétiens, leur offre son soutien et qui ne peut s’empêcher ensuite de relayer la rumeur selon laquelle les chrétiens obtiennent plus facilement des visas pour les pays occidentaux que les musulmans. Une copte, encore, qui entame une demande d’émigration au Canada : elle en a assez d’être une citoyenne de seconde zone en Egypte. Quels sont les problèmes auxquels elle est confrontée tous les jours, en tant que chrétienne ? Elle est incapable d’y répondre. Enfin, une jeune copte qui raconte avoir beaucoup d’amis musulmans : tous lui ont fait part de leur tristesse après l’attentat. Mais ils sont nombreux, elle en est convaincue, à se réjouir en silence…

Il ne faut pas s’y méprendre. Ces témoignages sont sincères. Ils sont le reflet du discours officiel, profondément intériorisée par beaucoup d’Egyptiens, qui consiste à répéter qu’il n’y a pas de tensions confessionnelles en Egypte. Le gouvernement fait tout, depuis plusieurs années, pour minimiser le problème, allant jusqu’à le nier. de nombreux médias égyptiens se font le relais de cette politique de l’autruche. Autre explication possible à ces discours ambivalents : un patriotisme à outrance. Dès le plus jeune âge, le système éducatif cultive le sentiment d’appartenance à la nation : tous les jours on chante en chœur l’hymne national, les cours d’histoire exaltent le glorieux passé de l’Egypte, « Oum el Dounia », la mère du monde, est l’autre nom du Caire… Dès lors, il n’est pas simple d’avoir du recul. D’autant que les médias gouvernementaux ne cessent de relayer cette idée, jusqu’au ridicule : la couverture par Al-Ahram du sommet de Charm El Cheikh, pour la reprise des négociations directes entre Israéliens et Palestiniens, ne vous a peut-être pas échappé. Il est donc souvent plus facile de chercher le coupable ailleurs. Quelques médias comme certaines personnes que j’ai pu interviewer – coptes comme musulmans – ont évoqué l’implication d’Israël ou des Etats-Unis dans l’attentat.

Pourtant ce double langage est aussi révélateur d’une méfiance qui va crescendo dans chaque communauté religieuse. Un jeune copte raconte par exemple que des amis musulmans ont souhaité une bonne année à leurs contacts chrétiens sur Facebook. Sympathique attention. Sauf que, d’après le jeune homme, le message était indubitablement ironique : c’était la première fois que son ami musulman adressait des vœux de bonne année et l’objectif recherché était donc de se moquer du drame vécu par la communauté copte… Paranoïa? La crispation est en tout cas bien réelle et, d’interprétation en interprétation, il faudra plus que de simples appels à l’unité, pour gommer le ressentiment qui s’est installé chez les coptes comme chez les musulmans.

On est donc confronté à cette difficulté à appréhender la nature des relations entre coptes et musulmans, et surtout la perception que chacun a de l’autre. L’autre difficulté pour les journalistes consiste à retranscrire cette réalité complexe, de manière compréhensible pour le lecteur non-égyptien.

Un exemple de l’importance de la perception des faits : quelques jours après l’attentat d’Alexandrie, mardi 11 janvier, un policier monte dans un train à Salamut, en Haute-Egypte, et tire sur les passagers. Un copte est tué et cinq de ses coreligionnaires sont blessés. Acte d’un déséquilibré mental comme le prétendent les autorités ou geste visant délibérément la communauté copte ? Peu importe, le mal est fait. Les coptes ont manifesté leur colère, dénonçant encore une fois les violences et l’incurie du gouvernement. L’information, quant à elle, a été relayée, en Egypte et à l’étranger, dans la lignée de l’attentat d’Alexandrie. Le fait a beau avoir été relaté avec les précautions nécessaires, quelle perception en auront les lecteurs et auditeurs égyptiens et occidentaux ? Pas évident, par les temps qui courent, de faire son travail de journaliste sans avoir la désagréable impression de participer à la construction de la méfiance entre musulmans et chrétiens.

Marion Guénard

Sur le sujet, reportages et analyses :

Interview d’Hossam Bahgat, militant des droits de l’homme égyptien

L’Égypte tente de se ressouder pour le Noël copte (Le Figaro)

Nouvelle plaie pour les coptes d’Egypte (Libération)

«Céder à la peur serait une victoire pour les terroristes» (La Croix)

Partir ou rester, la souffrance des coptes d’Alexandrie (La Croix)

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Une réponse à “De la difficulté de traiter la question copte

  1. Ivanowich Nathalie

    Merci et bravo pour votre article Marion… rassurez vous votre article m’apprend beaucoup sur la difficle question des relations entre Coptes et Musulmans et m’invite encore plus à m’intéresser à ce beau pays qu’est l’Egypte!

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